JEANNE DEMESSIEUX



Couverture de la biographie écrite par Dominique TREFOUEL


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EXTRAIT












- Ils la voulaient tous !
- Et vous ?
- Moi, j'étais sa grande soeur...
- ... et aussi son premier professeur de piano.
- Elle avait des dons extraordinaires.
- Pour le piano, l'orgue.
- Pas seulement. Quand elle était petite, elle réussissait tout ce qu'elle entreprenait. Elle retenait aussi facilement un morceau de piano qu'une poésie. Puis elle est entrée au conservatoire de Paris. Elle avait douze ans ; nous l'avons suivie pour faciliter ses études, et la famille s'est installée à Paris.
- Et elle a rencontré Marcel Dupré.
- Dupré l'a accaparée. Il la voulait pour lui.
- Après, il y a eu ses tournées.
- On la demandait partout.
- Vous avez été fière de sa réussite.
- Bien sûr, mais je ne la voyais plus beaucoup.
- Vos parents, vous-même, vous avez tout mis en ouvre pour sa carrière !
- Ma soeur en était très consciente ; elle me disait : « Je ne suis pas plus que toi puisque ce que je sais faire, c'est toi qui me l'as appris. »
- J'aimerais écrire un livre sur votre soeur ; vous pouvez m'aider ?
- Ce n'est plus possible . c'est trop tard. Ah... je vous reconnais, je vous ai croisé hier dans la rue, et puis dimanche dernier, vous étiez à l'église, à la tribune, quand ma sour a joué, n'est-ce pas ?
Est-ce besoin de lui dire que je mets les pieds à Aigues-Mortes pour la première fois, et que sa sour est décédée il y a plus de trente ans ? A 90 ans, sa mémoire dérape. Je la laisse raconter ses souvenirs qui vont dans tous les sens. Et je lui dis au revoir. Dans le couloir, l'infirmière m'annonce qu'elle quitte la maison de retraite le lendemain pour être opérée d'une tumeur au cerveau. « A-t-elle des visites ? » ; au regard de l'infirmière je comprends que non. Je n'ai pas revu Mademoiselle Yolande, décédée quelques jours après. « Yoyo », comme l'appelait affectueusement sa soeur : Jeanne Demessieux.
Je franchis les remparts d'Aigues-Mortes en laissant Mademoiselle Yolande seule dans sa maison de retraite. La route longe la mer. Ce matin, quand je suis arrivé, le temps était gris, maussade. Le mistral s'est levé et a nettoyé le ciel. La Méditerranée - la grande bleue - s'agite en formant des crêtes blanches sur ses vagues. Les roseaux courbent le dos et découvrent ici et là l'eau des marais aux rives indécises. Des chevaux camarguais jouent ; ils s'ébattent et frappent du sabot dans l'eau. Je crois entendre dans le souffle du vent quelque chose qui ressemble à la musique de Jeanne Demessieux, quelque chose d'élégant et puissant comme ces chevaux, quelque chose de fluide et lumineux comme les étangs de Camargue, ces paysages de l'enfance de Jeanne.

...


Souvent, le progrès séduit ou fait grincer. La nouveauté artistique n'échappe pas à la règle. Les bonds - trop - en avant sont mal vus, en musique : mal entendus, pourrait-on dire. De grands compositeurs, Berlioz, pour ne citer que lui, sont d'abord passés pour des cinglés avant d'entrer dans le panthéon des « classiques ». L'ouvre musicale, lorsqu'elle est véritable création, choque l'oreille parce que, justement, elle ne ressemble à rien d'autre ; elle n'a jamais été entendue. Elle surgit avec plus ou moins d'avance sur son temps.
L'art pourrait bien être cet univers mystérieux, un monde second construit par des artistes qui anticipent, nous montrent un autre chemin. Alors, l'ouvre artistique devient accessible. Ses dimensions, ses couleurs sortent de l'ombre. L'ouvre n'appartient ni au passé ni à l'avenir ; elle existe ou n'existe pas.

C'est peut-être une des raisons qui expliquent que la vie des compositeurs est riche mais difficile, romanesque souvent. La connaître est en même temps mieux comprendre l'ouvre, mais aussi jeter un regard sur l'époque, le passé - ce continuel héritage.
Chaque siècle à ses constructeurs. En musique également. Après le passage de Jeanne Demessieux, l'orgue n'est plus le même. Ni la technique, ni l'écriture. Et c'est une jeune femme « gracile » - pour reprendre le terme de Marie-Madeleine Duruflé - qui en bouleverse les données, et qui va tracer son sillon dans un monde d'hommes. Elle annonce - de loin - un courant d'inspiration. Son ouvre pour orgue marque incontestablement l'infirmation de l'instrument ultra symphonique, pourtant cher à son maître Marcel Dupré.
Alors, comment voulez-vous que la vie de Jeanne Demessieux ne soit pas extraordinaire ? ! !
Elle mérite, nous semble-t-il, ces quelques pages - au moins !


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